Si je disparaissais… La scène se déroule devant nous. Un personnage féminin attend le long d’un quai de métro. Statique, mélancolique, son visage semble pourtant se mouvoir, tel un masque que l’on ôte. Ailleurs, le même personnage, peut être différent, se dédouble, trois fois. Alors que d’autres errent dans des sentiers forestiers. Il y a aussi les gestes répétitifs, minutieusement observés et liés au quotidien, ceux du grand-père de l’artiste. Chimériques, ces gravures s’incarnent telles des confidences dites au creux de l’oreille et nous invitent à contempler une chorégraphie du temps qui s’écoule, celui de précieuses heures.
Alors même qu’il n y a pas d’effacement possible en gravure, Lucile Piketty défie la technique elle-même jusqu’à l’épuisement de la taille de la pointe sèche, et requestionne ce savoir-faire par des transparences, des jeux de nuances entre les noirs et les gris, et par des techniques d’impression inédites sur papier japonais. Puisant dans ses propres souvenirs, ceux issus de longues promenades au sein de la forêt de Saint-Germain-en-Laye, Lucile Piketty affirme une quête personnelle voire autobiographique dans ses gravures. Elle y conjugue l’ordinaire et le banal avec une dimension tant étrange, merveilleuse qu’hallucinatoire. Oscillant entre contrôle et hasard, elle représente et matérialise des strates temporelles, celles de l’oubli et de la mémoire. Sans neutralité, ses paysages basculent de la ville à la forêt, entre nature et histoire, entre végétal et béton.
S’il s’agit de faire image avant tout, la gravure démontre sa spécificité, celle d’un dessin dans la matière à l’aspect velouté et mousseux grâce à cette technique de la pointe sèche. Entre ombres et lumières, désir et répulsion, la forêt, décor privilégié des contes, incarne le lieu de la métamorphose et la fascine en tant que motif ambivalent et troublant. Cette exploration subjective de quelques pérégrinations forestières est loin d’être une simple « toile de fond » pour Lucile Piketty. La Stimmung de ses paysages, oniriques et fantasmagoriques, est faite de multiples récits rehaussés par la présence graphique d’arbres dénudés, noirs et sombres. À travers cet univers tant cinématographique que littéraire de la forêt, Lucile Piketty met en déroute notre perception afin de nous conduire au-delà de la gravure.

Marianne Derrien, catalogue de la Casa de Velázquez, 2018.